dimanche 27 mars 2011

Kanye West-My Beautiful Dark Twisted Fantasy

Il va sans dire que la sortie de chaque nouveau projet de Kanye West est un évènement. L'omniprésence médiatique du bonhomme aidant, il lui suffit de lâcher quelques mots au sujet de ses nouvelles lubies pour secouer tout le microcosme people. On en est presque venus à oublier qu'il est originellement un artiste hip-hop et que c'est sur ce terrain qu'il est attendu. L'intéressé en est d'ailleurs parfaitement conscient. Échaudé à juste titre par une critique assassine ayant descendu en flammes son projet 808's & Heartbreak et raillé suite à l'affaire Taylor Swift, Kanye se sait attendu. Fin calculateur, Ye se lance donc dans un grand cirque médiatique à coups de déclarations tapageuses et d'effets d'annonce grandiloquents. Ainsi il annonce vouloir revenir au hip-hop pour ce qui sera son cinquième album provisoirement baptisé A Good Ass Job. Des collaborations avec DJ Premier, RZA et Pete Rock sont entre autres annoncées. Pas de quoi rendre moins dubitatif au vu des limites flowistiques de l'ourson mais tout de même suffisant pour pousser les hip-hop heads à s'intéresser de nouveau à lui. Après tout là était l'essentiel. Le premier extrait de l'album Power a même le mérite de séduire bon nombre d'auditeurs allergiques à sa musique depuis Graduation. Ce qu'il ne faut cependant pas oublier est que Kanye est avant tout une icône pop et people depuis quelques années. A ce titre il n'est donc pas surprenant de le voir œuvrer pour contenter le grand public. Malheureusement See Me Now (qui convie Beyoncé, Charlie Wilson et le new comer Big Sean) ne trouve pas son public et finira comme bonus track itunes. Mais qu'importe, Ye a déjà sa parade pour relancer la machine. Solutions: Encore plus de présence dans la presse et du teasing cinq étoiles matérialisé par une série de leaks hebdomadaires, les GOOD Fridays. Juste ce qu'il faut pour agiter la blogosphère, le web et une presse de moins en moins objective à son sujet. Il n'en restera cependant pas là et parachèvera cette campagne de promotion tous azimuts en réalisant un court-métrage (dans lequel on pouvait entendre des extraits de tous les titres du disque) et en lançant une fausse polémique au sujet de la pochette de son album rebaptisé My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Entre supputations au sujet de la pochette définitive du disque et de la tracklist il prend tout de même le temps de livrer deux nouveaux singles (Runaway et Monster), de se mettre la presse et le grand public dans la poche et de préparer au mieux le lancement de son album. Toute cette agitation portera d'ailleurs ses fruits, le disque ayant reçu un excellent accueil commercial et les faveurs d'une presse généraliste dithyrambique le présentant comme l'un des disques les plus novateurs du moment (excusez du peu!).

Ce qui nous intéresse nous auditeurs de la première heure c'est la valeur intrinsèque de cet opus hip-hopement parlant. Aura t'on droit à une merveille du niveau de Late Registration ou alors une catastrophe faussement pop à l'image de 808's & Heartbreak? L'écoute préliminaire n'apportera que peu de réponses. Si l'ensemble s'avère plus que bien produit (un minimum pour un disque de producteur), le teasing trop intense et les innombrables fuites ont considérablement nui à l'appréciation globale du disque (Presque tout l'album était déjà connu). Ainsi des titres comme Power et So Appaled laissent totalement de marbre à force d'avoir été entendus. Autre écueil, le disque est empreint de longueurs plus que dispensables qui finissent par ennuyer l'auditeur. Que Kanye aie voulu nous montrer l'étendue du potentiel instrumental du disque, ok. Mais cela n'excuse pas la rallonge totalement inutile de Runaway (une séquence auto-tunée juste bonne à renflouer les caisses des ORLs). Même constat, plus nuancé toutefois pour le discours sans intérêt placé en fin de Blame Game. On pourrait ranger dans le même giron la trop longue démonstration instrumentale entre les couplets de Ye et celui de Rick Ross (en dépit de la bonne teneur de ce titre). Une faiblesse déjà présente sur 808's & Heartbreak et dont la répétition laisse supposer que notre prétentieux de service n'a que faire des avis négatifs. Même si ces titres à rallonge ont plus tendance à faire déprécier l'ensemble qu'autre chose. Il ne s'agit cependant pas des seules fausses notes instrumentales de cet album pour lequel Kanye semble avoir clairement privilégié le clinquant au détriment de la simplicité. Résultat une impression de surcharge instrumentale plane tout au long des écoutes. Un peu moins de sonorités aurait été bienvenue. Là on a plus affaire à un assemblage hétéroclite de sons. Malheureusement entre séquences synthés de mauvais aloi et autres riffs de guitare incongrus, on a la sale impression que Kanye essaie d'impressionner son monde en tentant de se rassurer lui-même sur ses capacités de producteurs (comme s'il en avait besoin), quitte à sombrer dans l'ostentatoire (marque de fabrique de Kanye l'homme depuis quelques années). Pour utiliser une image un peu simplette l'aspect musical de ce disque passe ainsi de belle ingénue à poufiasse maquillée comme une voiture volée.Passons sur l'habituelle guest list à rallonge (un classique pour les disques de Ye) et les limites microphoniques de l'intéressé.

Une écoute plus attentive laisse cependant un peu moins sceptique. S'il s'avère assez plaisant avec quelques mélodies capables de parasiter les esprits récalcitrants en moins de deux écoutes, laissant augurer d'un disque qui aurait tendance à se bonifier avec le temps, c'est plutôt l'effet inverse qui se produit au final. Il est bien sur acquis que tout projet siglé Kanye West est avant tout calibré pour dominer les charts, mais cette fois cet objectif est beaucoup trop voyant. Derrière un aspect faussement homogène se cache pas mal de titres creux dont la durée de vie n'excède pas la dizaine d'écoutes. Bien sur Kanye a bien fait ce qu'il pouvait pour les rendre attrayants mais passé l'effet de surprise et l'euphorie de la découverte (quoique..) force est de reconnaitre que l'attrait pour ces sons est minime. Gorgeous en est l'exemple le plus patent. L'effet "table d'écoute" sur les couplets est vite gonflant, tout comme la performance en tous points médiocre d'un Raekwon comme on le déteste. Il ne faut bien sur pas compter sur ye pour donner plus de relief à ce titre. Carton rouge également au vomitif All Of The Lights sur lequel Fergie ne sert qu'à donner une raison de plus de rejoindre le camp des haters de Black Eyed Peas (je devrais me flageller pour avoir oser prononcer leur nom). Kanye s'y montre plus catastrophique que le bilan comptable des années Domenech. Sans doute que ce titre trouvera toute son utilité en Corée du Nord comme instrument de torture discount. Autres sons peu enjoués le trop convenu Blame Game et un Lost In The World sans aucun intérêt (sauf conforter les partisans d'un éclectisme béat et limite simpliste). Une belle brochette de titres dont le souvenir s'évanouit aussi rapidement que la sensation de satiété d'un poisson rouge.

Bien évidemment il y a tous de même quelques titres qui retiennent l'attention. Si en dépit de leur qualité Power et So Appaled sont devenus quelconques à cause de toute la tempête médiatique autour de ces deux sons, le "graduationesque" Hell Of A Life apparait comme un autre moment de moins bien du disque, même si supérieur aux titres évoqués dans le paragraphe précédent. C'est finalement lorsqu'il fait des titres plus consensuels que Kanye rassure. Ainsi il met tout le monde d'accord sur Devil In a New Dress et son instrumental stratosphérique signé Bink!. Rick Ross a beau ne pas être le meilleur rappeur de la planète, son couplet s'avère rafraichissant et apporte une dimension supplémentaire à ce morceau. L'excellent titre introductif Dark Fantasy est également à placé dans les hauts faits du disque. Kanye nous ressort du Kanye comme on l'avait aimé avec ses boucles soul flirtant parfois avec le gospel. On en oublie presque que la production originelle est signée RZA. Autre moment fort le punchy Monster sur lequel Nicki Minaj en grande forme brûle la politesse à  un Jay-Z de moins en moins tranchant et un Ross toujours aussi limité. La Barbie Bitch autoproclamée marque clairement des points grâce à une interprétation de haut vol. Seul bémol, ces titres réunissant divers MC's  (je mets dans le même sac So Appaled) laisse apparaitre les lacunes de Ye au plan du mcing. Son phrasé peine à exister face aux saillies de ses partenaires de micro même quand ceux-ci se contentent du minimum syndical. Toutes choses qui donnera certainement du grain à moudre à ses détracteurs. De là à le traiter de pseudo-rappeur ou d'imposteur il n'y a qu'un pas. Il y a d'ailleurs fort à parier qu'il y a peu de chances que Kanye lui-même se définisse encore comme MC. L'étiquette d'artiste semble plus lui tenir à cœur. A ce titre il est clair qu'il a définitivement franchi la frontière séparant le rap mainstream de la pop, quitte à se mettre à dos son ancien public. Avouons-le une bonne fois pour toutes: Kanye West n'est plus à compter parmi les rappeurs. Son personnage se sent à l'étroit dans ces atours de MC qui ne lui vont que moyennement. Il aura au moins réussi à marquer la transition en livrant un album pop plus ou moins rappé. Après tout c'est tout ce que sa nouvelle fanbase demandait. Les fans de la première heure pourront toujours se repasser ses premiers opus en attendant qu'il ne déclare de nouveau vouloir revenir au rap pour sa prochaine sortie qui s'appellera sans doute provisoirement A Good Ass Job, comptera des productions de grands noms du hip-hop qui ne serons finalement pas retenues et verra sa sortie précédée d'un nouveau cirque médiatique aux fions de faire grimper le buzz pour un album de pop la plus putassière qui soit. Et compter sur la presse spécialisée pour continuer ses gorges profondes. La série Kanye est un génie et il le sait continue, prenez votre ticket et rendez-vous dans quelques mois/années.

mardi 21 décembre 2010

Joell Ortiz-Free Agent






Dans la famille MC-enchainant-les-galères-de-label je demande Joell Ortiz. Souvent présenté comme l'un des meilleurs espoirs de la nouvelle scène new-yorkaise, le natif de Brooklyn n'a pas été épargné par les coups du sort. Si son premier album solo The Brick: Bodega Chronicles s'est avéré perfectible (sans pour autant être mauvais), on en attendant clairement beaucoup de son deuxième album baptisé Free Agent, comme un ultime pied de nez à son désormais ancien label E1 Music. La collaboration entre les deux entités semblait pourtant bien partie. Outre la sortie du premier disque, notre spitteur semblait avoir trouvé une constance et a même gagné de nouveaux fans grâce à sa contribution au sein du "super-groupe" Slaughterhouse auteur d'un premier set de très bonne facture. Malheureusement la frilosité d'E1 finira par avoir raison des ambitions de Joell. Ce dernier à beau se montrer présent sur la scène en sortant régulièrement des singles pour entretenir son buzz, sa maison de disques ne suis pas vraiment et fini par le brider, au point que Joell manifeste clairement ses envies de départ. Quid alors de ce Free Agent attendu par beaucoup comme un album majeur, surtout que de grands noms sont annoncés à la production (on parle de DJ Premier entre autres). L'ambiance va cependant continuer à se dégrader entre Mr Yawoa et E1 au point que les tractations au sujet de ce disque indéfiniment repoussé laisse présager le pire. On craint alors que le disque ne sorte jamais surtout que les fuites commencent à envahir la toile. Si le single officiel Call Me (She Said) (produit par Novel qui assure aussi le refrain) n'a pas franchement convaincu (pas vraiment le registre dans lequel Joell est attendu), les autres titres qui se retrouvent sur la toile au fil des mois et des incessants reports sont plutôt bien accueillis dans la blogosphère. Pour ne rien arranger l'imbroglio entourant le futur de ce disque qui se voulait plus qu'ambitieux  connait son paroxysme avec une vraie-fausse sortie aux tenants plus que flous. Free Agent se voit en effet reporté de trois mois et se retrouve donc de ce fait prévu pour 2011. A la surprise générale cependant le disque est mis en vente par Amazon dans la foulée. Incompréhensible. De plus les dernières déclarations du principal intéressé à ce sujet laisse augurer d'un projet non-finalisé selon ses volontés et livré juste pour qu'il puisse se libérer de ses obligations avec E1. Peu rassurant.

Premier sentiment à l'écoute de cet album, la déception. Comme on pouvait raisonnablement le penser une impression de bâclage innerve ce disque et nuit considérablement à son appréciation. Au menu seulement 46 minutes de musiques et 16 titres dont une intro et trois interludes (ce qui nous laisse tout juste 12 titres à se mettre sous la dent) . Soyons francs, en dépit d'une qualité plutôt acceptable (le disque se laisse écouter et il n'y a pas vraiment de titres à chier), ce projet est largement en deçà des attentes nourries à son endroit. A mesure que les rapports se dégradaient entre Joell et E1 l'album perdait en consistance, voyant certains titres passer à la trappe (comme le très bon Project Boy, non-retenu pour de mesquines raisons financières) et les différentes parties se laver les mains de l'orientation que pourrait prendre cet opus. Résultat on ne sait plus trop qui a présidé aux destinées artistiques de ce projet qui de projet majeur se mue en bon disque juste sympa à écouter. Heureusement encore que Mr Yawoa garde son niveau et spitte avec la verve qu'on lui connait sur l'essentiel des tracks. Seul problème, ça donne plus l'impression de participer à une démonstration de MCing qu'autre chose. On aurait très bien pu appliquer le qualificatif de mixtape ou de free realeased à cet album sans que personne ne crie au scandale, tant l'homogénéité laisse à désirer. Résultat les titres se succèdent dans nos oreilles sans nous marquer plus que ça. So Hard est juste écoutable mais est aussi vite oublié. Même verdict pour le featuring avec Fat Joe One Shot (Killed for Less) usinée par Knobody et le Checkin For You produit par Frank Dukes. Même la collaboration avec Royce Da 5'9" n'est pas aussi énorme qu'on aurait pu l'espérer. Si nos deux casseurs de micros font le travail on ne peut cependant s'abstenir de penser qu'ils auraient pu offrir bien mieux que cette mise en équation de leurs talents respectifs. Et que dire alors de l'étrange Nursery Rhyme sur lequel Nottz ne gâte pas franchement sa production. Autant de titres qui auraient mérité d'être mieux travaillés avant de figurer sur le disque.

Tout n'est cependant pas sombre sur cet opus. Si l'ensemble s'avère loin d'être transcendant, Mr Yawoa nous livre tout de même le quota de bons titres qu'on était endroit d'attendre de lui. Sa collaboration avec DJ Premier Sing Like Bilal s'avère plutôt accrocheuse, tout comme le très bon Oh! réalisé par un Large Professor en pleine bourre. D'autres sons tranchent avec le reste de l'album comme l'efficace Put Some Money On It, association réussie avec les lascars de The LOX sur une production signée Sean C & LV ou dans une moindre mesure Good Man Is Gone. C'est cependant deux autres grands producteurs qui livrent les deux ogives du projet. Just Blaze se charge du destructeur Battle Cry sur lequel Joell en pleine forme nous prouve que bien entouré il est capable de sortir du très lourd. Ce titre s'avère clairement être le meilleur du disque. Dans un registre un peu différent DJ Khalil tient son rang en concluant l'album avec l'excellent Cocaine. Au vu de ces contributions on en vient à regretter que cet album n'aie pas bénéficié d'une meilleure direction artistique. Il est clair qu'il est loin d'être mauvais, mais le sentiment d'inachevé qui prévaut après l'écoute n'aide pas à mieux l'apprécier. S'il était normal de ne pas attendre grand-chose de ce disque dont la sortie ne constitue en définitive rien d'autre que la fin de l'aventure E1 pour Joell, on ne peut malgré tout s'empêcher d'éprouver une certaine frustration. Un album en définitive très moyen au regard des possibilités de son interprète et qui ne marquera ni l'année, ni les fans de Mr Yawoa. Espérons qu'il survivra à ce gâchis et qu'il nous reviendra avec un projet encore plus solide dans son nouvelle écurie (SRC/Universal Motown)

14/20


No. Title Producer(s) Length
1. "Intro"   Frank Dukes 1:57
2. "Put Some Money on It" (featuring The LOX) Sean C & LV 2:29
3. "Killed for Less" (Intro)   0:19
4. "One Shot (Killed for Less)" (featuring Fat Joe) Knobody 3:53
5. "Sing Like Bilal"   DJ Premier 2:30
6. "Finish What You Start" (featuring Royce da 5'9") Kenny Dope 3:16
7. "Battle Cry" (featuring Just Blaze) The Audible Doctor, Just Blaze 5:04
8. "Nursery Rhyme"   Nottz 3:10
9. "Phone" (Skit)   0:31
10. "Call Me (She Said)" (featuring Novel) Novel 4:08
11. "So Hard" (featuring Anna Yvette) Frequency, Anna Yvette 3:21
12. "Oh!" (featuring Iffy) Large Professor 4:06
13. "Checkin for You" (Skit)   0:19
14. "Checkin for You"   Frank Dukes 3:56
15. "Good Man Is Gone"   Broadway 4:01
16. "Cocaine"   DJ Khalil 3:36

mercredi 15 décembre 2010

Big Boi-Sir Lucious Left Foot: The Son of Chico Dusty


Longue fut la nuit mais plus éclatant est le soleil. L'histoire de ce disque pourrait être résumée à cette maxime. On avait en effet quitté Big Boi et son acolyte d'Outkast Andre 3000 sur un Idlewild moins bon que leur monumental double album Speakerboxxx/The Love Below. Dans un contexte morose et une industrie faisant de plus en plus l'apologie de la facilité, on était en droit de se demander si les membres d'un des groupes les plus imaginatifs de l'histoire du hip-hop trouveraient leur place dans le nouvel ordre discographique. L'annonce de la sortie du premier album solo de Big Boi apparait donc comme un véritable défi. L'originalité du bonhomme continuera t-elle à faire recette ou alors sera t-il boudé par un public à l'esprit plus formaté que jamais? La réponse tardera à arriver d'autant plus que son label Jive succombe lui aussi à la logique consumériste de ces dernières années en faisant part de ces réticences. Résultat l'album est indéfiniment repoussé jusqu'à ce que l'inévitable se produise. Lassé d'attendre Big Boi s'en va toquer à la porte de l'homme qui lui fit confiance quinze ans auparavant: Antonio "L.A." Reid. L'ex-dirigeant de LaFace Records est depuis devenu le grand patron d'Island Def Jam et n'hésite pas à tendre de nouveau la main à son poulain via un nouveau contrat. Seul problème les deux collaborateurs fétiches d' Antwan, Andre 3000 et Sleepy Brown sont retenus par leurs obligations avec Jive. Conséquence quelques titres dont le séduisant Lookin' For Ya sont écartés de la tracklist finale. Heureusement que notre homme a de la ressource et ne se laisse pas déstabiliser par ces écueils. Mieux, il réalise un retour fracassant avec un premier single détonant et hypnotique Shutterbug, réveillant au passage la carrière d'un Scott Storch jusqu'alors sur le déclin. Ce seul titre suffira à raviver l'intérêt de la base et à mettre ce disque en tête de liste des plus grosses attentes de l'année. Un ultime report viendra cependant semer une dernière fois le doute mais comme espérer l'album sort enfin.

Dès les premières secondes de l'intro on comprends que notre zig n'a pas chômé et reprend les choses là où il les avaient laissées. Pas de facilettes, de rimes fatiguées ou d'instrus eurodance sur cet essai. Big Boi préfère reprendre les ingrédients qui ont fait son succès et la légende de son groupe. Son flow effréné est toujours de la partie tout comme son univers musical gorgé de p-funk que nous affectionnons tant. Piano, talk-box à l'ancienne et guitare funky se chargent de meubler les instrumentaux sur lesquels Mr Patton s'illustre avec brio. Le début du disque est d'ailleurs placé sous le signe de la continuation. Daddy Fat Sax est l'occasion de retrouver un compagnon de longue date: Mr DJ qui usine ce son familier à tous ceux qui ont suivi de près le parcours discographique d'Outkast. On s'attend presque à voir débarquer Andre 3000 à n'importe quel moment mais au final son absence n'est pas si préjudiciable que ça. Autres vieux fidèles rappelés les producteurs fétiches d'Outkast, le team Organized Noize ainsi le crooner Sleepy Brown qui se charge de laisser ses traces sur le léger Turns Me On produit pas les premiers. La bande à Rico Wade n'en reste d'ailleurs pas là et livre trois titres supplémentaires en combinaison avec l'interprète principal qui enfile de ce fait la casquette de co-producteur.Si The Train, Pt. 2 (Sir Lucious Left Foot Saves the Day) et Back Up Plan concluent l'album en beauté, c'est surtout le très réussi For Yo Sorrows (sur lequel on retrouve le pape de la funk George Clinton ainsi que Too $hort et l'excellent new comer Sam Chris) qui marque les esprits et se hisse sans difficultés parmi les hauts faits du disque. Autre tuerie incandescente le destructeur General Patton et sa prod aux accents guerriers reprenant un sample d'opéra (rien que ça!) sur lequel Big Boi remet les pendules à l'heure et prouve par la même occasion qu'il reste l'un des meilleurs MCs du game.

Si on était tenté de croire que l'autre moitié d'outkast serait absente de l'élaboration de cet album pour les raisons évoquées plus haut, il n'en est cependant rien. Andre 3000 passe derrière les machines le temps de livrer un surprenant et inclassable You Ain't No DJ. Outre la construction quelque peu asymétrique du titre, c'est surtout Yelawolf (présenté par une certaine presse comme un Eminem sudiste en puissance) qui surprend agréablement avec deux couplets de très bonne facture apportant un réelle plus-value à l'ensemble. Le rendu tranche quelque peu avec la texture générale de l'album mais s'avère tout de même salutaire ne serait ce que pour la variété apportée. Autres très bonnes surprises l'efficace Follow Us qui affola les ondes, l'excellent Tangerine marquant ses retrouvailles avec Khujo des Goodie Mob et un T.I. plutôt convaincant ainsi que la boucherie Night Night sur lequel B.o.B signe le refrain. Autant de titres qui tiennent l'auditeur en haleine et ne laissent qu'une seule envie une fois le dernier titre terminé: celle de se repasser illico l'album.

Si l'ensemble s'avère de qualité, quelques temps faibles viennent tout de même marquer cet essai. Sans pour autant être mauvais certains titres souffrent difficilement de la comparaison avec les pépites qui sertissent ce bijou musical. Hustle Blood (produit par un Lil Jon retrouvé pour l'occasion) ne tient pas la route face à l'enchainement Shutterbug-General Patton-Tangerine-You Ain't No DJ. Jamie Foxx aura beau faire de son mieux au refrain le son ne parviendra pas à se hisser au niveau de ses prédécesseurs de la tracklist. Même sentence pour Be Still. En dépit de la présence de son excellente protégée Janelle Monaé, ce morceau rappelant vaguement le Last Night de P. Diddy peine à convaincre sans pour autant être médiocre. On pourrait ajouter Turns Me On mais aussi la collaboration avec un Gucci Mane de gala sur Shine Blockas au quota de sons moins inspirés. Ils demeurent malgré tout largement supérieurs à 90% des sons mainstreams sortis cette année, c'est vous dire le niveau de ce disque sans déchet (une performance à saluer surtout dans cette période où l'emballage importe plus que la qualité du produit). Une seule chose à dire pour résumer cet album, chapeau bas! Indubitablement la meilleure sortie mainstream de l'année, cette pierre de mieux de l'édifice Outkast s'agence parfaitement dans l'une des discographies les mieux élaborées du game. Tout simplement incontournable, à moins d'être totalement allergique aux mélodies.

lundi 7 juin 2010

Nas & Damian Marley-Distant Relatives


Tout mélomane averti suivant un minimum l'actualité musicale sait que la réalisation d'un album-fusion, au confluent d'un ou plusieurs genres musicaux, n'est pas chose aisée. A vrai dire ils sont même rarement convaincants. Autant dire que lorsque Nas annonce qu'il enregistrera un disque entier avec Damian Marley, monstre sacré du reggae, le scepticisme est de rigueur. D'autres avant lui se sont essayés au mélange de genres le temps d'un album ( Notamment Jay-Z auteur de deux albums avec R. Kelly et d'un autre avec les rockeurs de Linkin Park) avec plus ou moins de bonheur et sans forcement en sortir grandis. Les craintes sont donc fondées surtout que Nas ne fait plus autant l'unanimité depuis la sortie de Hip Hop Is Dead et que la polémique autour de son dernier solo en date Nigger ne l'a pas nécessairement servi. De son côté Damian Marley n'a plus rien sorti depuis son excellent Welcome To Jamrock et reste tout de même sur trois années de silence discographique quand l'enregistrement de Distant Relatives est amorcé. On se prend tout de même à espérer que l'ensemble de l'album sera de la qualité de leur seule collaboration d'alors, le brillant Road To Zion extrait justement de Welcome To Jamrock. Dans la foulée on apprend que la thématique générale de l'album sera l'Afrique et que ses bénéfices iront à une association caritative. Pas de quoi rendre moins dubitatif tant il est facile de penser qu'on aura affaire à un disque bâclé, enregistré à la va-vite et tablant sur son aspect "c'est-pour-la-bonne-cause" pour s'assurer une présence médiatique. Le doute est donc de mise lorsque arrive le premier single de ce qui devait être originellement un EP et qui s'est vu mué en album au fil des sessions. As We Enter met direct une grosse claque dès les premières écoutes. On se laisse sans peine séduire par ce titre aux accents reaggae/hip-hop et par les performances plus qu'honorables des deux intervenants. Le sample de Mulatu Atsatke fait mouche et donne une dimension supplémentaire à ce titre. Une mise en bouche comme on en rêverait pour tous les disques. Strong Will Continue lui succède dans les bacs avec autant de brio.S'il n'est pas nécessairement du goût des amateurs de boombap, il s'avère être un pur moment de communion musicale et a le mérite de donner le ton de l'album. Même l'annonce de la guest list (sur laquelle on retrouve tout de même Lil Wayne, Joss Stone, deux noms loin de faire l'unanimité, ainsi que K'Naan, Dennis Brown et  le frère de Damian, Stephen) ne vient pas entamé la confiance autour de ce projet qui devient alors l'un des plus attendus de l'année. Subrepticement les titres vont commencer à fuir sur la toile  au point que neuf titres sur treize seront disponibles avant la sortie officielle.

Pour faire simple disons tout de go que le pari est plus que réussi. Si la principale difficulté était de garder une certaine cohésion des deux backgrounds, les deux auteurs ont pris le parti de privilégier la diversité musicale. Plutôt que d'avoir à un disque mi-hip-hop, mi-reggae  on voyage aux confins de la world music tout au long de cet album. Bien entendu tous ceux qui rêvaient d'un disque plus orienté hip-hop risque d'être très déçus, mais passé cet a priori c'est un véritable bijou musical, serti de titres aussi brillants les uns que les autres. On ne sait à quoi accorder sa préférence tant  les morceaux de qualité sont légion sur ce disque où il n'y a rien à jeter. L'alchimie entre Nas et Damian est plus que parfaite et s'avère diablement efficace au fil des écoutes. Même les rares invités se mettent au diapason et rendent de très bonnes copies. Lil Wayne fait plaisir à entendre sur My Generation en oubliant l'autotune aux vestiaires (il devrait d'ailleurs s'en inspirer plus souvent) sur un instru reggae punchy rehaussé par un bon refrain de Joss Stone. Dennis Brown se met au diapason sur le sublime Land Of Promise, tandis que les deux apparitions de K'Naan apportent une réelle plus-value. Stephen Marley s'illustre également sur Leaders et In His Own Words, titres produits pas ses soins. Si Damian assure l'essentiel des productions les trois contributions de son frère s'avèrent excellentes. Mieux il réalise le braquos avec l'excellentissime Patience. Plus que les différentes performances de Nas et Damian, le sample de voix de Mariam Doumbia donne toute sa dimension à ce titre qui sent bon l'Afrique et ses grands ensembles. Un son qui parasite direct le cerveau et que même une cure de daubes commerciales ne parvient pas à faire disparaitre. 
L'Afrique étant au centre des lyrics de cet album, il  n'est donc pas surprenant de constater que la couleur musicale soit innervée de constantes références à la musique de ce continent. Outre Patience, on retrouve des chants tribaux rappelant  l'Afrique du Sud sur Dispear et une intro qui transporte directement sans décalage horaire en Afrique centrale pour le brillant Friends. Si le message véhiculé par nos deux compères sombre parfois dans la naïveté voire par moments dans l'utopie pour quiconque vit sur le continent noir (bon là c'est ma sensibilité d'Africain vivant en Afrique et n'en étant jamais parti qui parle), il convient tout de même de saluer l'effort ainsi que la variété des thèmes abordés. On navigue entre interrogations philosophico-religieuses ( Patience, In His Own Words...), appels à la fraternité (Friends), évocations des conditions de vie sur le continent (Count Your Blessings) et regards sur l'avenir par le biais de diverses exhortations. Conscient sans être chiant, homogène sans sombrer dans le répétitif, l'ensemble s'avère des plus séduisants, même s'il s'agit de thématiques récurrentes pour ceux qui écoutent souvent du reggae. Mais vous l'aurez compris c'est plutôt du côté de la musicalité qu'il faut chercher l'originalité, et cet album est loin d'en manquer. Si certains titres apparaissent un ton légèrement en dessous (Dispear en est l'exemple le plus éloquent, In His Own Words aussi) les  autres sont de très bonne qualité. Parmi les hauts faits du disque figurent la tuerie incandescente Nah Mean, les excellents Tribes At War et Africa Must Wake Up ainsi que le déjà cité Land Of Promise.

Indubitablement une des meilleures sorties de l'année tous genres musicaux confondus. Un exemple de crossover plus que réussi qui séduit sans peine et ravira tous les auditeurs aux goûts éclectiques. Trop tôt pour être élevé au rang de classique mais lorsqu'il s'agira d'évoquer les collaborations reggae/hip-hop, il y a fort à parier que ces projet de treize titres sera souvent cité. L'avenir nous fixera sur son statut discographique mais pour l'heure c'est tout simplement un excellent album.

18,5/20

dimanche 31 janvier 2010

Eminem-The Marshall Mathers LP

 

Qu'il est déjà loin le temps où Eminem n'était qu'un inconnu sorti d'on ne sait où par Dr. Dre. Un album à succès et de multiples controverses plus tard et Em s'est vu devenir une sulfureuse icône médiatique, cristallisant à lui tout seul les fantasmes d'une frange de fanas, l'acharnement d'une presse faussement bien-pensante ainsi que d'une nuée d'intégristes coincés desquels il se fait un plaisir de se jouer. Et ce en seulement un peu plus d'une année. Avantage son buzz est à son paroxysme. La seule évocation de son nom suffit à susciter l'hystérie. Adulé ou détesté, il faut bien avouer que le blondinet de Detroit a pris du galon depuis. Outre son statut public très rock star, il a réussi à conquérir le respect de ses pairs mais demeure cependant attendu au tournant, et il le sait. Afin de réussir au mieux son retour et démontrer qu'il n'est pas qu'un épiphénomène de plus du music business, il s'attèle à peaufiner son nouvel album qu'il veut encore plus percutant que le précédent. Il sait pertinemment qu'il doit revenir encore plus fort, encore plus percutant, encore plus décisif sans pour autant se dénaturer. Il peut heureusement compter sur le renfort de son mentor Dre ainsi que de ses frères d'armes de production: Jeff et Mark Bass.

Le come-back s'avère plus que réussi. Non content d'avoir mis tout le monde dans sa poche avec le rigolard et déjanté The Real Slim Shady, The Marshall Mathers LP s'évapore littéralement dans les bacs en s'écoulant à plus d'un million d'exemplaires dès sa première semaine d'exploitation. Il bénéficiera même d'un succès public sans précédent dans l'histoire du hip-hop. Voilà pour les financiers. Ce qui nous intéresse nous c'est sa musique et le moins que l'on puisse dire est que le blondin n'a pas chômé. Flow encore plus percutant, punchlines de malade, textes plus caustiques, multiples variations de voix, une impertinence encore plus affirmée et un sens de la provoc porté aux nues. Em est en pleine forme et nous en fait profiter tout au long d'un peu plus de 70 minutes. Il passe même derrière les machines pour l'occasion et fait ses débuts en tant que producteur sous le parrainage bienveillant de Dre et de l'équipe F.B.T. (composé des frères Bass pour ceux qui l'ignorent). Autre trait marquant de cet opus, il se livre d'avantage et nous offre le livre de son vécu tout au long du disque. Si les délires sont toujours présents et que son sens de la formule choquante est toujours aussi aiguisé, il n'en demeure pas moins un humain et revient sur ses rapports avec sa famille une fois de plus, mais évoque la façon dont il appréhende sa soudaine notoriété et les difficultés qu'entrainent ce nouveau statut. un apport thématique supplémentaire qui va s'avérer de bon augure et qui couplé avec les arguments déjà évoqués plus haut ferons de cet opus le meilleur de sa carrière.


Pour faire le lien avec son disque précédent, il le démarre par un nouveau Public Service Announcement qui a pour principal mérite de donner le ton. A peine avons-nous le temps de le digérer que débarque déjà une paire de tueries. Kill You impressionne par son tempo saccadé mais surtout par la violence des propos d'Em qui crache son fiel sur sa génitrice. Du jamais vu dans le rap mainstream. Suit ensuite la perle de storytelling Stan où il revient sur l'agitation qu'il suscite en s'incarnant en son plus grand fan, comme pour rappeler à tous que le fanatisme à ses limites et peut s'avérer destructeur. Cette reprise du Thank You de Dido (je ne vais pas vous refaire l'historique de ce titre) bénéficie bien sur du renfort de la belle et d'une production magistrale signée The 45 King. Ses deux titres s'avèrent être représentatifs du contenu de l'album qui compte plus d'un titre dans cette lignée intimiste. Em expose ses rapports avec la célébrité et expose ses convictions sur le rageur The Way I Am ainsi que sur I'm Back. Il parle aussi des tracas de sa surexposition médiatique sur l'éponyme et autobiographique Marshall Mathers. Il évoque également la façon dont il est perçu par la jeunesse et le public dans Who Knew.  Il adresse également un titre malsain à sa femme en mettant en scène son assassinat consécutif à une dispute. Kim est en quelque sorte le prequel de 97 Bonnie & Clyde et ne manquera pas de choquer certains auditeurs, surtout qu'à la fin il finit par l'étrangler avant de mettre son cadavre dans le coffre de sa voiture. Un titre tout simplement poignant et tellement bien narré qu'on se sent absorbé par cette folie meurtrière.
Em ne fait heureusement pas que parler de lui sur cet opus. Si la touche autobiographique de ce disque est indéniable, il reste tout de même plus qu'efficace dans ce qui a fait, fait et fera son attrait: ses nombreux délires. Il ne se refuse rien et adresse un tir groupé au monde entier et surtout à l'Amérique bien-pensante. Le titre final Criminal est, au-delà d'une démonstration rapologique des plus abouties, un véritable concentré de provocations en tout genre. Rien n'échappe au blond qui raille les femmes, les gays, la police, les pouvoirs publics, et même ses pairs. Ken Kaniff repointe le bout de son nez pour un interlude ridiculisant Insane Clown Posse. Un nouveau protagoniste fait également son apparition sur ce disque: Steve Berman. Paul est bien sur toujours de la partie. Quand il évoque son retour ces pour signer deux collaborations meurtrières. Il s'adjoint de Dre ainsi que de Snoop et Xzibit pour une nouvelle version de Bitch Please sur laquelle il brille comme toujours. Mais c'est la boucherie Remember Me qui marque indubitablement. Si RBX est en dessous de ses camarades de mic, le duel au sommet entre Sticky Fingaz d'Onyx et Em est de ceux qui laissent pantois. Ils signent chacun un couplet plus rageur qu'un pittbul affamé dont on ne se lasse pas sur un instrumental tranchant littéralement avec les autres par sa touche simpliste. Mais c'est finalement quand il est un tantinet irrévérencieux qu'on le préfère. Il s'en donne d'ailleurs à cœur choix sur un Drug Ballad à l'intitulé évocateur sur lequel il convie une fois de plus Dina Rae. Ce disque est également l'occasion pour lui d'offrir un peu d'exposition à son groupe, les joyeux délireurs de D12. Bizarre vient étaler ses lyrics biscornus sur le sombre et énervé Amityville aux influences rock avant que le groupe au grand complet ne rejoigne Em pour le barré Under The Influence et son refrain explicite.

Assurément le meilleur disque de la discographie d'Eminem. Jamais il n'avait été autant en verve et jamais il n'avait été aussi vrai. Plus qu'un confirmation, c'est une consécration. Marshall Mathers devient définitivement une icône du hip-hop avec cet opus. Il est au sommet de son art et définitivement met le monde de la musique à ses pieds. Si certains regretterons que sont explosion consécutive à celle du deuxième solo de son boss aie ramené dans le milieu une myriade de fans ne connaissant rien au hip-hop, on ne peut décemment affirmer que ce succès soit malvenu. Du moment qu'il a permis de sensibiliser plus de gens à cette musique, il est un peu prétentieux de bouder son plaisir. Un album indispensable.

18,5/20

Eminem-The Slim Shady LP

 

1998, Aftermath Records. Deux ans déjà que le bon docteur s'est libéré des sangles du label rouge pour poursuivre son aventure musicale au sein d'un tout nouveau label. Malheureusement la mayonnaise peine à prendre. La compilation inaugurale n'a pas convaincu grand-monde et les autres projets réalisés par la team du doc (le projet The Firm et la B.O. du film Bulworth) n'ont pas non plus été plébiscités. De plus son second album n'étant toujours pas d'actualité, les fans se posaient de sérieuses questions sur l'avenir de cette structure aussi prometteuse que fragile. C'est alors que Dr. Dre surprend tout le monde en signant un MC blanc alors totalement inconnu: Eminem. Première réaction, tout le monde se demande si notre cher Andre Young ne travaille pas un peu du chapeau. Pourquoi miser sur un inconnu qui n'a rien sorti d'autre qu'un premier album impersonnel et un EP fielleux aux accents revanchards? De plus il vient de Détroit, ville peu représentative du hip-hop à l'époque et pour ne rien arranger il est blanc (A l'époque il était acquis pour beaucoup que les blancs ne savaient pas rapper, merci Vanilla Ice). Dre sait pourtant ce qu'il fait. lui seul a su voir le potentiel de Marshall Mathers. C'était tout de même un sacré pari de le signer en ne se basant que sur le contenu d'un EP anecdotique sorti au plan local. Mais qu'importe, séduit par ce disque il prend Em sous son aile et il entame derechef  la réalisation de son album. Pour faire monter le buzz il ressort en single le Just Don't Give A Fuck du Slim Shady EP. Mais c'est avec le détonant My Name Is que le grand public sera conquis. Un titre brillant tout en second degré et en rimes acides qui lui servira de carte de visite et le fera entrer par la grande porte dans le cercle des artistes attendus. 

Dans la foulée de ce single de choix et du EP, The Slim Shady LP se révèle être un album à appréhender avec une bonne dose de recul, tant la provoc, l'insolence et le cynisme sont portés à leur paroxysme. Les petits esprits hallucinèrent direct à l'écoute de ses textes aussi venimeux qu'un crotale. Eminem et son alter-égo maléfique Slim Shady nous plonge dans un monde en pleine déliquescence où  toute vérité est bonne à dire et dans lequel tout le monde en prend pour son grade. Un véritable délire schizophrénique sur disque. On se rappelle des piques envoyées à ses proches dans My Name Is, et bien ce titre à de multiples petits frères dans cet album. Slim ne rate pas une occasion d'égratigner tout et tout le monde comme sur le rageur Just Don't Give A Fuck et sa suite Still Don't Give A Fuck. Il en remet une couche sur Guilty Conscience et d'autres titres à prendre au trente-sixième degré. Le paroxysme est atteint avec le glauque 97 Bonnie & Clyde où il parle de se débarrasser du corps de son épouse. Gonflé pour un titre censé s'adresser à sa fille non? Ce disque est aussi l'occasion pour Eminem de nous faire découvrir l'univers des white-trash. Ces blancs pauvres oubliés de l'American Dream qui vivotent dans des roulottes en consommant drogues, alcools et naviguant d'un petit boulot à un autre sans aucune perspective d'avenir. Le sublime Rock Bottom résume à lui tout seul le quotidien de ces désaxés. Pour le reste cet album pose les bases de son univers en introduisant des personnages et délires récurrents via titres et interludes. Paul (qui n'est autre que Paul Rosenberg son manager) intervient ainsi pour la première fois. Pareil pour l'irrévérencieux Ken Kaniff qui signe également sa première apparition. Si Steve Berman ultime pygmalion shadyesque n'est pas encore présent,  Eminem continue de nous faire découvrir son monde via des thématiques qui hanteront toute sa discographie. Outre les coups de provoc et rimes acerbes savamment distillées sur pas mal de titres, les constantes références à sa famille et son passé, il évoque également son addiction aux drogues sur My Fault, se livre à sa façon sur Role Model et If I Had et se défini sur I'm Shady pétrissant ses lyrics d'une bonne dose d'humour noir.Même lorsqu'il se veut plus léger, il ne peut s'empêcher de vouloir choquer. Il nous gratifie ainsi de Cum On Everybody (pas la peine de traduire ce jeu de mots), titre festif à l'intitulé évocateur sur lequel Dina Rae signe elle aussi sa première apparition. Même les rares invités se mettent au diapason. Dr. Dre se prête au délire de Guilty Conscience tandis que le régional de l'étape Royce Da 5'9" livre une performance d'excellente facture sur Bad Meets Evil.

Au final ce pétage de plomb phonographique est une réussite en tous points. Eminem transforme l'essai du EP du même nom en livrant un disque d'excellente facture marquant d'un sceau de fer son entrée dans le cercle des gros vendeurs et des artistes attendus. Une œuvre à la fois complexe et décomplexée, sachant ne pas se prendre au sérieux naviguant entre ironie des plus caustiques et délire maniaco-dépressif. Le principal mérite de Dr. Dre aura été de se mettre en retrait (il ne produit que trois titres) et de laisser le champ libre aux alors inconnus Bass Brothers (les producteurs attitrés d'Eminem jusque là, artisans du EP) qui livrent un travail sans fioritures. Peut-être pas un classique mais un disque en tous points irréprochables quand on parvient à saisir les nuances des lyrics d'Em et qu'on se laisse conquérir par ce flow fluide devenu depuis sa marque de fabrique. 

18/20

samedi 30 janvier 2010

Brother Ali-Us

 

Alors que le hip-hop de ce troisième millénaire s'égare dans les miasmes de la médiocrité et du matérialisme abrutissant, une poignée d'activistes persistent à lui donner de la consistance en opposant leur vérité et leur engagement à ce trop-plein d'inauthenticité. Brother Ali est de ceux-là. Pas le genre de MC's a parader dans des vidéos flute de champagne à la main  au bras d'une amazone à grosse poitrine. Pas non plus du style à ne se préoccuper que de son business et des produits dérivés à son nom. rien de tout cela. Il n'a rien d'autre à nous offrir que le cauchemar américain dans toute son expression et étaler la laideur de l'envers du décor. Il faut dire qu'il le connait bien pour l'avoir côtoyé une longue période de sa vie. Né albinos, il a été toute sa vie confronté au racisme de chacune des deux races. Il a de plus un passé de sdf et a été amené à vivre dans la rue un moment. La misère et la ségrégation il connait, peut-être mieux que personne. Le rapper d'exception qu'il est à présent devenu force l'admiration par sa fidélité à la maison qui l'a fait j'ai nommé le label underground Rhymesayers. Mieux il reste fidèle au duo Atmosphere, notamment le producteur Ant, concepteur musical de tous ses projets. 
Le moins que l'on puisse dire est qu'on attendait avec impatience le successeur du monumental The Undisputed Truth qui avait marqué l'année 2007. Si beaucoup ont espéré qu'il reprenne les choses là où il les avaient laissées (musicalement s'entend) il n'en est rien. Pour faire la transition entre ses deux LPs, il s'est fendu d'un EP intitulé The Truth Is Here sorti un peu plus tôt dans l'année (en mars 2009). Si le contenu de cette sortie est resté impeccable, certains ont moins apprécié les instrumentaux d'Ant. C'est pourtant dans cette lignée que s'inscrivent ceux de ce Us. Honnêtement on ne peut pas reprocher grand-chose à ce disque qui est magistralement produit sans tomber dans le monotone. On navigue aux confins de la soul et du blues pour au final avoir droit à seize titres plutôt variés. Un bon point déjà. Pour le reste Brother Ali reste fidèle à lui-même, ne pouvant s'empêcher de prêcher (l'album a d'ailleurs failli s'appeler Street Preacher). Toutes choses qui ne manqueront pas d'exaspérer certains peu enclins à supporter les donneurs de leçons. Mais c'est objectivement l'une des seules raisons de ne pas apprécier cet album, vu que pour le reste Brother Ali impressionne comme toujours avec un disque pour lequel le qualificatif conscient s'avère être un euphémisme. 

L'album démarre sur des chapeaux de roues avec un apparition express de Chuck D en maître de cérémonie de luxe. Après cette introduction de choix, Ali peut déballer son arsenal lyrical et ses textes intelligents. Son art et sa science de la rime sont comme d'accoutumée entièrement mises au service du fond. Il reprend son habit d'imprécateur dès le premier titre The Preacher, mise en bouche résumant parfaitement le contenu du disque. Comme toujours il nous gratifie de textes sublimes savamment narrés. L'excellent The Travelers en est le plus parfait exemple. Desservie par une production entrainante grâce à la touche d'exotisme apportée par un xylophone, Brother Ali signe un texte stupéfiant de sincérité sur le racisme et l'esclavage. Surement un des plus poignants du genre. Pour le reste les tares de l'Amérique sont passées au crible de sa plume: racisme, communautarisme, esclavagisme, homophobie, bêtise humaine, aucun sujet ne lui fait peur. Il n'hésite pas à nous parler de viol sur le très dur Babygirl à la production aussi relaxante que la gravité du texte. Une prose qui fait froid dans le dos tant elle est empreinte de réalisme. Autre moment fort le poignant storytelling Tight Rope sur lequel il incarne un nouveau personnage à chacun de ses couplets. Tour à tour réfugiée de guerre, enfant de parents divorcés et homosexuel, il illustre parfaitement ce pamphlet contre l'intolérance en faisant appel à sa propre expérience de rejeté. D'autres titres forts comme Breakin Dawn ou Slippin Away (titre plus personnel ou il évoque ses amis d'enfance) font de cet opus un pur moment de conscious rap.

Mais notre prêcheur sait également s'évader et nous gratifie de titres moins oppressants. On apprécie ainsi quand il nous parle d'amour en fin d'album sur le sublime You Say (Puppy Love). On se laisse également conquérir par l'entrainant Fresh Air où il nous communique sa joie de vivre en évoquant sa vie de famille. Il reste tout aussi efficace quand il part dans un registre un peu moins engagé, prouvant qu'il a beau ne pas être le meilleur MC de tous les temps, il est tout de même capable d'exploits au micro. Il fait plus que se défendre sur la tuerie Best@It face aux deux casseurs de micro Freeway et Joell Ortiz rares invités de cet album. Il part même dans un délire Icecubesque sur Bad Mufucker Pt. 2 (Cube est l'une de ses références) plutôt convaincant. Il brille tout autant sur Round Here ou encore Games.

Pour résumer, Brother Ali continue sur sa lancée en signant un disque de qualité comme toujours. Il n'y a absolument rien à jeter sur cet album qui s'impose comme l'un des meilleurs de ces dernières années. Contenu de haute tenue, productions de qualité, rimes aiguisées, invités au niveau. Toutes les conditions du bon album sont remplies. Après certains trouveront son discours trop moraliste et redondant mais c'est chipoter. Disque à écouter et à posséder. 


18/20

vendredi 29 janvier 2010

Wale-Attention Deficit

 

Dans la famille newcomers je demande Wale. Encore inconnu il y a quelques années, ce digne héritier de la scène go-go (pour ceux qui l'ignorent c'est un courant musical dérivé de la funk et propre à Washington DC, ville d'où est originaire Wale), a fait ses armes au plan local avant de connaitre le succès avec son street-single W.A.L.E.D.A.N.C.E. Un titre qui lui servira de carte de visite et le fera entrer de façon fracassante dans le milieu. Vanté dans la prestigieuse colonne de The Source: Unsigned Hype, il rencontrera par la suite Mark Ronson qui le prendra sous son aile en le faisant signer sur son lable AllIDo ditribué par Interscope, en dépit des appels du pied de Roc Nation qui se consolera avec J.Cole. Le reste de son buzz il le fera via des tapes de qualité mais aussi avec un featuring surprenant avec la provocatrice Lady GaGa. Ce titre Shinin, produit par les Cool & Dre sera d'ailleurs son premier single mais ne manquera pas de susciter quelques interrogations quant au contenu du futur album. Entouré d'un des producteur les plus prisés de la pop (Mark Ronson a produit notamment pour Amy Winehouse, pour ne citer qu'elle) et dans le giron d'Interscope, Wale allait il vendre son âme au diable? Ce single dont l'efficacité n'est plus à démontrer n'est-il qu'un moment d'égarement  ou alors un résumé du contenu de l'album? Toutes les hypothèses sont alors envisagées, et on craint fort de ne le voir finir comme d'autres talentueux débutants n'ayant jamais pu sortir un LP en major ou ayant réalisé un disque totalement impersonnel et au final décevant. Le deuxième single World Tour est un peu plus rassurant. Si le duo Cool & Dre est toujours aux manettes, Jazmine Sullivan s'invite au refrain avec brio. Si le titre reste bon, il laisse augurer d'un album plus que mainstream. Pas de quoi rendre moins sceptique. Le troisième extrait Pretty Girls séduit par ses influences go-go et s'avère plus que brillant en dépit de la présence quelque peu dispensable de Gucci Mane qui s'en sort plutôt bien malgré tout. Produit par les inconnus Best Kept Secret (c'est ce qui s'appelle bien porté son nom), cette réunion d'originaires de Washington s'avère très convaincante. De quoi rassurer un minimum en attendant la sortie de l'album.

Premier constat lors des premières écoutes, la fraicheur et l'éclectisme apportés par cet album. L'album est très varié mais contrairement à ce qu'on pourrait hâtivement penser, il n'a rien de racoleur. C'est même ce qui fait sa force. Wale fait montre d'une dextérité microphonique hors du commun. A l'aise sur tous les instrumentaux, il séduit par son phrasé toujours impeccable rappelant vaguement celui de Kanye West avec cependant d'avantage de fluidité et de maitrise. Il y a beaucoup d'invités certes mais cela ne nuit en rien à la cohérence de l'ensemble qui n'est que faussement disparate. En effet en dehors de Shinin et de la production leguée par les Neptunes (le surprenant et enjoué Let It Loose) le reste de l'album est dans la même veine avec instrumentations sonnant parfois un peu live. Autre dénominateur commun les refrains chantés sont légions, ce qui justifie la présence de nombreux chanteurs sur cet album. Toutes choses qui ne seront pas forcement du goût de tous mais qui a son côté séduisant. L'influence go-go se fait ressentir notamment lors des collaborations avec ses voisins producteurs de Best Kept Secret. Outre l'efficace ils livrent trois autres titres de qualité. Tout d'abord le cuivré Mama Told Me à la couleur musicale séduisante avec son sample  du Summer Madness de Kool & The Gang. Ils signent ensuite la co-production (JuJu leur prêtant main forte pour l'occasion)  du soulful Shades sublimé par la voix de Chrisette Michelle et concluent l'album avec un Prescription sublime suintant la soul. Les amateurs de rap laid-back y trouveront largement leur compte.

Pour le reste l'album est un pur moment d'éclate musicale. On aurait pu croire que son mentor Mark Ronson. se taillerait la part du lion au niveau des productions. Il n'en est cependant rien, se contentant de signer un seul titre plus deux autres en co-production. Bun B vient faire monter la température sur l'efficace Mirrors avec une prestation de haute volée.Mark joint ensuite ses forces avec Deijon pour pondre le calme et aérien 90210. Sa dernière intervention le verra s'associer avec le tout aussi célèbre DJ Green Lantern pour un Beautiful Bliss qui réunit deux autres rookies signés eux chez Roc Nation: J.Cole et Melanie Fiona. Une autre collabaration plus que réussie où la voix savoureuse de la candienne se marie parfaitement avec celles des deux rappeurs. Au vu de tous ces arguments, on se dit qu'il a bien fait d'ouvrir on album en annonçant son Triumph tout aussi go-go mais rappelant un petit peu l'afro-beat (rappelons que Wale est d'origine nigérianne) et réalisé de main de maitre par Dave Sitek. Ce dernier remettra le couvert avec l'excellent TV In The Radio clairement influencé par l'afro-beat. Dur de rester insensible à ces cuivres tout comme à la prestation de K'Naan. Les sons restant sont l'œuvre de Syience qui sample Rihanna pour le refrain de Contemplate. Le rendu est si parfait qu'on a le sentiment d'entendre un featuring. Étrangement ce sample est le bienvenu et s'avère plutôt convaincu mais ne sera pas du goût des réfractaires à la voix de notre échappée de club sado-masochiste. Marsha Ambrosius signe le braquage de l'album avec sa merveilleuse interprétation sur le sublime et émotif Diary, de quoi faire regretter qu'elle ne sorte toujours pas d'album. Cette production signée The Sleepwalkers sample à bon escient La Valse d'Amélie de Yann Tiersen (ceux qui ont vu Amélie Poulain reconnaitront direct) et s'avère être le meilleur titre de ce disque plus que mélodique. C'est justement le seul reproche qu'on pourrait faire à cet album. S'il est un quasi-sans-faute au niveau instrumental, on aurait été en droit d'espérer quelques titres plus péchus, plus agressifs et disons le plus streets. Ceux qui espéraient un disque plus "racaille" seront forcement déçus et le trouveront sans grand intérêt voir un peu fleur bleue sur les bords. Autre bémol l'album a beau être homogène et agréable à écouter, on aurait espérer un peu plus de risques au niveau des invités. Si on ne s'en tient qu'à la seule lecture des crédits, on ne peut pas dire qu'il attire l'écoute. C'est un peu trop consensuel. Mais mises à part ces quelques réserves c'est un disque à découvrir absolument quand on aime la musique en général. Maintenant pour ceux pour qui le rap se résume à brailler énergiquement dans un micro sur un instrumental puant le caniveau, c'est sans intérêt. Bon album sympa. Plutôt que de travestir le rap en allant chercher des sonorités électro-pop et dance les acteurs du mouvement gagneraient à s'inspirer de ce disque qui prouve qu'on peut encore faire du bon mainstream en s'inspirant de la soul et de ses dérivées. Un premier effort plus qu'encourageant.

16/20

Birdman-Pricele$$

 

Qu'on le reconnaisse où non, le label sudiste a indubitablement marqué l'histoire du hip-hop. Je n'évoque pas ici les pochettes vomitives signées Pen & Pixel, ni les lyrics pathétiques que Lil Wayne nous sert depuis quelques années maintenant, mais plutôt de son influence dans le game. Cash Money restera à jamais une des places fortes du rap sudiste au même titre que No Limit et Rap-A-Lot. A ce titre chacune de ses sorties suscite le minimum d'intérêt qu'on fasse partie des fans ou des haters. Hasard du calendrier ou stratégie soigneusement étudiée, l'essentiel des anciennes têtes d'affiche du mythique label investissent les bacs en cette fin d'année 2009. Après les retours de Juvenile et B.G. et l'omniprésence de Weezy dans les charts, le grand patron, Birdman vient boucler la boucle en sortant son quatrième album solo en attendant la sortie hypothétique de The Rebirth de son "fils" Lil Wayne

Bien sur on ne se fait pas d'illusion sur le contenu de cet album qui comme à l'accoutumée devrait avoir se résumer à un étalage de titres accessibles pas trop mal produits et probablement tous écrits par Lil Wayne (on ne peut décemment juger que c'est une garantie au vu de la médiocrité dans laquelle il s'est vautré depuis le succès de Tha Carter III.). La pochette parle d'ailleurs d'elle-même. L'homme oiseau est avant tout un entertainer alors que peut-il avoir d'intéressant à raconter, de quoi peut-il bien pouvoir nous parler dans son album? D'argent pardi (essayez au moins de feindre la surprise), un peu aussi de clubs, de filles et de blings. Autant vous dire qu'on se retrouve plongés dans un délire consumériste des plus écœurants, où l'interprète nous parle sans arrêt de sa fortune, de son statut de boss, de ses acquis et blablabla. Et oui s'il est l'homme-oiseau c'est aussi parce qu'il a leur cervelle, et il fait tout son possible pour nous le prouver tout au long de ce projet qui vous le devinerez brille par son insipidité. Comme souvent avec lui l'album est plutôt bien produit mais le souci est qu'il n'est rien d'autre qu'une déclinaison low-coast du restant de sa discographie (si tant est qu'on peu l'appeler ainsi). Baby ne parle que de ce qui l'intéresse comme toujours mais le souci est qu'il le fait de moins en moins bien. Et sur ce projet le manque d'originalité a atteint des sommets pour ce qui n'est au final rien d'autre qu'une reformulation des disques précédents (je parle des propos) sur des instrumentaux actualisés. Et qui dit "air du temps" évoque forcement le gadget à la mode du moment, l'autotune. Ça plus la présence envahissante de Lil Wayne (présent sur sept titres sur douze) donne une idée du contenu de ce disque qui est, disons le,  sans aucun intérêt pour les anti-weezy. Pis la prise de risques est minimale et l'album est serti de succédanés éculés des recettes de Mr Carter et de formules commerciales malvenues et insipides. Pour commencer Weezy joue à merveille son rôle de pseudo-rockeur exaspérant à la perfection sur l'essentiel de ses apparitions. Non content d'hanter les pistes avec sa voix autotunée éraillée évoquant d'avantage une craie sur un tableau qu'autre chose, il entraine son boss dans ses lubies (rappelons que Weezy est à l'exécutif pour cet album) et signe des quasi-remixes de ses propres titres, au point qu'on en fini par se demander s'il ne s'agit pas d'un album de Mr Carter. Son ombre plane d'ailleurs sur tout ce disque. Entre le léger Money Machine qui sample un couplet de Weezy venant tout droit de Stuntin' Like My Daddy, le peu convaincant titre éponyme (produit par un Timbaland de plus en plus à la ramasse) et le lymphatique et insupportable Bring It Back le ton est donné. Les choses n'iront malheureusement pas en s'améliorant. Nightclub (contenu à l'image de son intitulé) est sympa mais sans plus et l'immonde Shinin (espèce de Got Money raté) ne vaut même pas pour la prestation irritante de T-Pain qui trouve tout de même le moyen de faire mieux que Birdman médiocre au possible (comme sur presque tout l'album d'ailleurs).  Passons également le catastrophique I Want It All juste digne d'un papier-chiottes usagé et qui ravira juste les pouffes écervelées. Même sentence pour ce remix inintéressant d'Always Strapped en fin d'album.  

Quelques titres relèvent cependant le niveau sans pour autant être transcendants. Hustle est l'une des rares onces de métal précieux de cette bouse de yak diarrhéique. Un refrain autotuné de Weezy (c'est limite un pléonasme de le dire à présent), une apparition de Gudda Gudda suffisent à donner un peu de relief à ce titre heureusement desservi par une production emballante signée Drew Correa. Pour le reste il faut s'en remettre à Drake qui cède son titre Money To Blow (oui il s'agissait originellement de son morceau) pour l'occasion et signe le braquos avec ce banger usiné par Drumma Boy et sur lequel Wayne sévit une fois de plus. On prend les mêmes et on recommence avec un 4 My Town (Play Ball) produit par Boi-1 da tout de même un peu moins réussi. On  a également droit à un ersatz de A Milli avec Mo Milly sur lequel Bun B se substitue à Lil Wayne et accompagne de fort belle manière Drake et Brian-sale-gueule-Williams toujours produit par Boi-1 da. Si la qualité première de ce titre n'est pas son originalité, il s'avère tout de même plus séduisant que A Milli. Birdman peut remercier le newcomer canadien pour avoir sauvé son album du naufrage complet. Ces quelques éclairs ne peuvent cependant pas nous faire oublier le manque de consistance de l'ensemble qui s'avère être le plus mauvais album de Birdman à ce jour. Ce disque racoleur au manque d'inspiration abyssale et à la durée de vie aussi éphémère que les promesses électorales de l'UMP ne marquera pas plus que ça. Mais qu'importe à Mr Williams. Du moment que l'argent continue à entrer et qu'il peut continuer à faire joujou avec ses bolides et ses blings il est content. Et ses fans aussi en dépit de ce qu'on pourrait penser, bien qu'on soit passés du médiocre à l'insipide. Pour les autres il est vivement recommandé de vous procurer la version instrumentale si vous ne supportez pas la pollution vocale made in NO. 

8/20

mardi 19 janvier 2010

Clipse-Til The Casket Drops



Sortie: 8 décembre 2009
Label: Re-Up/Star Track
Producteurs: The Neptunes, DJ Khalil, Chin, Sean C & LV

Les années 2008 et 2009 auront été marquées par la crise. Que ce soit au plan économique ou artistique nous traversons une période de vaches maigres accentuée par une certaine déliquescence chaque jour plus manifeste. Le hip-hop n’a quant à lui pas attendu ces deux années terribles pour entamer sa crise. Depuis 2007, il pâtit de productions sans grande saveur, d’un discours plus redondant que jamais et s’avère de moins en moins innovant, plombé qu’il est par une uniformisation grandissante, infectant même ses souterrains. Dans ce contexte morose, les attentes concernant les albums des valeurs sures sont d’autant plus grandissantes. Le duo de dealers de coke de Virginia Beach n’y échappe pas. Après deux albums tutoyant les classiques, les deux frères Thornton sont attendus au tournant et ils le savent. Avec des milliers de fans et une critique en manque depuis leur dernière inhalation, ils se doivent de livrer une drogue encore plus puissante tout en nous gardant de l’overdose. C’est sans doute ce dernier souci qui a présidé lors de l’élaboration de ce nouveau produit de synthèse. Nos frères décident en effet de changer leur formule gagnante en s’associant à des chimistes autres que les fidèles Neptunes. Une nouvelle qui n’a pas forcement rassuré la clientèle dan,s la mesure ou depuis leur apparition  officielle avec Lord Willin, Malice et Pusha T ne se sont passés de leur service qu’une seule fois, le temps de livrer une barrette de shit portant le nom de I’m Serious dissimulée dans le package d’une bande originale répondant au nom de Cradle To The Grave. De plus des rumeurs faisant état d’associations avec des revendeurs de peu d’envergure, au nombre desquels Joss Stone (le titre sera effectivement enregistré), suscitait des craintes légitimes. Comme la plupart des gros bonnets du milieu, Clipse cèderait-il aux pressions de la mafia discographique en livrant une dose édulcorée, à l’image de celles auxquelles les pauvres camés que nous sommes doivent se contenter depuis quelques temps. Premiers éléments de réponse, l’annonce de l’identité des nouveaux laborantins. On aurait pu craindre l’irruption de pathétiques amateurs ne devant leur éphémère renommé qu’au manque de goût de la clientèle. Il n’en est cependant rien. Les deux nouvelles équipes constituées des Hitmen Sean C & LV et de DJ Khalil (secondé pour l’occasion de Chin) a heureusement déjà fait ses preuves dans le milieu. Avec ces renforts de choix et la confiance renouvelée en Chad Hugo et Pharrell Williams, on table raisonnablement sur une livraison de qualité. Malheureusement la fine équipe mettra énormément de temps à infiltrer de nouveau l’industrie. En dépit d’une nuée de consommateurs fidèles, il leur faut recréer leur réseau une fois de plus avant de lancer la vente à grande échelle. La mise en vente sera ainsi maintes fois ajournées au plus grand dam des consommateurs. L’impatience aidant ils se jetteront sur le moindre pétard introduit par la fine équipe. Le disque de Re-Up Gang fera ainsi patienter les plus atteints. Pour les autres il faudra attendre que la toute première dose du package, Kinda Like A Big Deal investisse les rues pour mettre fin à cette trop longue période de manque. Cet excellent cru usiné par DJ Khalil retourne le cerveau dès les premières ingurgitations. De plus le petit zeste apporté par Kanye West n’altère en rien la qualité du produit, tout au contraire. Les sentiments sont cependant plus partagés avec les livraisons suivantes I’m Good et All Eyes On Me qui en dépit de leur qualité et de la touche neptunienne sont diversement appréciées par les Clipse-addicts. Dernière dose à se rependre dans les rues via le concours de l’ambassadeur du bitume Cam’ron, Popular Demand (Popeyes) s’avère plus que satisfaisant. Le hors-d’œuvre digéré place à présent au package de luxe tant attendu que tout Clipse-Fiend se hate de se procurer chez son revendeur habituel.
Première impression, le disque s’avère comme on l’espérait très bien produit. Si les Neptunes continuent à se tailler la part du lion en ne laissant que cinq productions aux autres artificiers, ces derniers se mettent au niveau du duo de producteurs virginiens, rivalisant même d’imagination avec eux. Sean C & LV mettent la pression d’entrée avec un excellent Freedom (quoique peu évident à appréhender lors des premières écoutes). Un sample de voix de David Potter, un riff de guitare, quelques instrumentations additionnelles et le tour est  joué.  Ajoutons à cela une très bonne performance de Pusha T (très en verve sur l’ensemble du disque d’ailleurs) et on se laisse emporter par ce titre. L’hypnotique Popular Demand avec son couplet tout en ad libs de Killa Cam et le terrible Kinda Like A Big Deal envoient l’auditeur en orbite et le transporte sans décalage horaire dans le monde de nos deux lascars, exactement comme sur les premiers opus.
Avec une entrée en matière aussi époustouflante on se prend à rêver à une nouvelle tuerie. Les titres suivants viendront corroborer ce sentiment. Yo Gotti se met en valeur sur la bastos Showing Out nouvelle collaboration réussie avec les Neptunes. Malheureusement cette association jusqu’alors si efficace va s’avérer à la longue moins percutante sur cet album. Si elle s’avère convaincante sur Door Man et plutôt correcte sur I’m Good, il n’en est pas le cas sur la plupart des autres titres livrés par le combo virginien. Sans pour autant sombrer dans l’insipide les productions trop « lights » des Neptunes dénotant d’une volonté d’ouverture commerciale font perdre de l’épaisseur à la mayonnaise. Cette orientation n’est bien entendu pas du goût de ceux qui ne rêvaient que d’instrus gras comme un vieux burger. Si dans leur ensemble elles ne sont pas foncièrement mauvaises, on ne peut affirmer qu’elles ne  tirent pas l’album vers le bas. All Eyes On Me rempli parfaitement son rôle de titre club notamment grâce au renfort de Keri Hilson mais ne convainc que moyennement et finira même par irriter certains. Counseling et surtout Champion sont par contre peu emballants. On en baille presque. On en est encore à se demander comment Pharrell et son acolyte en sont venus à livrer des prods si peu originales (ce qui était pourtant la grande force de celles des deux premiers albums) à leurs collaborateurs de longue date. On a beau être fan la compromission est difficilement concevable. Pour ne rien arranger DJ Khalil ne gâte pas non plus son Footsteps. Si nos MC’s s’y adaptent plutôt bien, il n’en est pas de même pour Kobe qui livre un refrain irritant à la longue. Il s’en sort heureusement mieux sur un There Was A Murder de bien meilleure facture. C’est finalement Sean C & LV qui pourront se targuer d’avoir réussi un sans-faute en assurant le missile barbelé Never Will It Stop sur lequel Ab-Liva sort le gun secondant avec brio les deux frères dans ce massacre auditif. Ces derniers sont heureusement restés égaux à eux-mêmes tout au long de ce projet. Leur complémentarité microphonique continue de faire des étincelles et reste toujours aussi savoureuse. Si Malice est devenu un tantinet plus nonchalant, Pusha T a cependant gagné en efficacité avec des prestations plus énergiques.  Que les sceptiques soient rassurés, le duo est toujours aussi incisif. L’album se conclue sur une ultime production signé par les Neptunes. Life Change voit intervenir leur petit protégé Kenna sur le refrain et achève plutôt bien l’album
Un disque qui au regard de ce à quoi nous avaient habitués nos deux zigs s’avèrent finalement décevant. La faute à une inégalité trop flagrante. Si la première partie est de très haut niveau, l’album pêche sur la longueur à cause du manque de consistance de sa deuxième partie. Dommage pour nos frères qui s’ils continuent de briller au mic font les frais de la direction artistique de leurs amis producteurs. On en vient finalement à se demander s’il n’aurait pas été loisible de leur donner moins d’influence et faire plus de place aux autres architectes sonores de l’opus. En dépit des nombreuses réserves, Til The Casket Drops n’en demeure pas moins un très bon album et peut-être même un des meilleurs de l’année. On était bien entendu en droit d’en espérer plus et on est un peu déçu, mais ce ressentiment ne doit pas venir fausser notre jugement. Un bon disque de 2009.

16/20